Débat sur la motion tendant à demander au gouvernement chinois de libérer Liu Xiaobo

L’honorable Jim Munson : Honorables sénateurs, j’étais sur la place Tiananmen et je ne verrais aucun inconvénient à participer à l’événement en compagnie du sénateur Di Nino.

J’ai quelques mots à dire en guise de réponse. Je félicite le sénateur pour ce qu’il vient de dire. M. Liu est un homme très courageux. En effet, j’ai rencontré M. Liu sur la place Tiananmen. C’était il y a 21 ans, ce qui est difficile à croire. M. Liu est un homme gentil et très courageux.

Les gens ont tendance à croire que les événements de la place Tiananmen ont duré trois jours, les 2, 3 et 4 juin, mais ils ont commencé à se préparer bien avant. M. Liu faisait partie d’un groupe qui tentait de négocier de façon tout à fait pacifique à Tiananmen. Il tentait d’éviter le massacre sur la place, dont j’ai été témoin. J’ai vu mourir des centaines d’étudiants.

Ce n’était pas facile de le voir faire à l’époque, il y a 21 ans, en temps réel, une voix, une personne qui essayait de se faire entendre, de vivre dans le respect de la Constitution de la Chine. Tout son travail s’appuie sur le droit à la libre expression, qui est prétendument garanti par la Constitution de ce pays.

Il n’est pas, contrairement à ce que la Chine l’accuse d’être, un fauteur de troubles, quelqu’un qui veut renverser le gouvernement. Il veut simplement rendre le gouvernement plus ouvert, plus transparent. Il veut que le gouvernement fonctionne.

J’ai ici quelques notes que j’ai rédigées pour parler de cet homme courageux. Comme le sénateur Di Nino l’a mentionné, le 10 décembre, il recevra le prix Nobel de la paix en pensée. Irvin Cotler, le porte-parole de notre parti en matière de droits de la personne, sera présent. Il est très important que le gouvernement canadien soit présent aussi. J’espère vraiment qu’il y aura des représentants du gouvernement.

Depuis 20 ans, M. Liu a préconise des réformes politiques pacifiques dans son pays. Je me rappelle l’avoir vu sur la place Tienanmen, sous de fortes pluies et dans des nuages de poussière, pendant qu’il faisait la grève de la faim et qu’il faisait son travail. Mes collègues reporters et moi savions à l’époque que nous vivions un moment historique. En même temps, nous sentions que la Chine avait sa propre histoire et que, tôt ou tard, le gouvernement sévirait contre ces jeunes femmes et ces jeunes hommes.

Pendant deux décennies, M. Liu a été arrêté à répétition. Durant toutes ces années de persécution, il a continué d’exercer des pressions auprès du gouvernement et de lui faire part de son idéologie par écrit. Comme le sénateur Di Nino l’a signalé, M. Liu a contribué à la rédaction du manifeste promouvant la liberté d’expression et de pensée. En décembre 2008, la veille de la diffusion du manifeste sur Internet, les autorités de Beijing on arrêté et emprisonné M. Liu. Il est toujours en prison. J’ai vu cette prison de l’extérieur, mais je n’ai pas eu la permission de jeter un coup d’œil à l’intérieur pour voir ce qui s’y passait. Depuis que M. Liu a obtenu le prix Nobel de la paix, les autorités de Beijing détiennent son épouse à domicile.

Je recule de 21 ans dans le temps et je vois un autre dissident, le professeur Fang Lizhi. Il était en quelque sorte l’Andrei Sakharov de la Chine. En tant que reporters, lorsque nous tentions de lui parler, nous trouvions incroyable la façon tranquille qu’il avait de parler aux étudiants sur le campus alors que des agents de la police secrète l’entouraient et le surveillaient. Tôt ou tard, il allait être arrêté, mais il a réussi à quitter le pays et je crois qu’il vit aux États- Unis.

En Chine, il y a des centaines de milliers d’hommes et de femmes qui veulent tout simplement avoir la voix que nous avons en tant que députés et la voix de ceux qui manifestent à l’extérieur du Parlement pour défendre leurs convictions. Dieu sait que nous n’avons pas à être d’accord avec les manifestants qui viennent sur la Colline du Parlement, mais nous respectons leur droit de se faire entendre. Ils ont le droit de se faire entendre et ils ne sont pas jetés en prison à cause des propos qu’ils tiennent.

Comme le manifeste auquel M. Liu a participé, la Constitution de la Chine elle-même met l’accent sur le respect et la protection des droits de la personne. Or, à mon avis, le gouvernement chinois bafoue sa propre règle de droit.

Grâce à sa récente vigueur économique, la Chine a pu sortir des millions de Chinois de la pauvreté. Même si ces derniers sont plus riches qu’avant, ils ne sont pas sortis de la misère pour autant. Leur gouvernement leur refuse un système de justice digne de ce nom. M. Liu dit la vérité; or, si elles étaient entendues, ses idées pourraient inciter les millions d’hommes et de femmes ordinaires qui ont contribué à bâtir la Chine moderne à réclamer des réformes politiques.

Dans un article publié lundi dans le Globe and Mail, John Ralston Saul résume on ne peut mieux le traitement que la Chine réserve à M. Liu. Il y dit ceci :

Même si la liberté d’expression n’est garante de rien, elle n’en demeure pas moins la clé qui rend les réformes possibles.

En fin de compte, le comité du prix Nobel de la paix a choisi de rendre hommage à M. Liu pour son courage moral. J’ai vécu en Chine durant cinq ans. Aujourd’hui, les Chinois devraient célébrer les actions de M. Liu, tout comme les Canadiens et les citoyens du reste de la planète devraient les célébrer. Nous devrions nous aussi exiger, comme l’a proposé le sénateur Di Nino, que M. Liu soit remis en liberté.

Je m’éloigne un peu, mais le souvenir est encore trop fort pour que je l’oublie. Je me sens à la fois honoré et privilégié. En 1989, j’étais sur la place Tiananmen, que je traversais en courant parce que j’écoutais ce que me disait une femme qui courait, elle aussi. Juste avant, un véhicule blindé avait renversé quatre ou cinq Chinois. Les gens brandissaient le poing et criaient : « Vive la démocratie ». J’ai jeté un œil à ma gauche, et la femme que je suivais n’était plus là. C’était un spectacle à rendre malade, mais j’étais là, sur la place. Et plus j’avançais, plus les gens me disaient : « Dites au monde ce qui se passe dans notre pays. » N’oublions pas que nous étions coupés de tout. Nous devions envoyer nos enregistrements par le truchement d’étudiants de Hong Kong, et il leur arrivait quand même d’être interceptés. La police secrète chinoise voulait connaître le contenu de ces enregistrements, car s’ils devaient être diffusés, ne serait-ce qu’une fois, le monde saurait.

Ce jour-là, je n’aurais jamais cru que je prendrais un jour la parole au Sénat du Canada — du moins pas il y a 21 ans — et que j’occuperais une fonction qui me permette de parler aux Canadiens au nom de M. Liu et de sa femme et de leur rappeler à quel point tout cela est important. Nous ne devons jamais oublier. Il faut que les gens comme M. Liu aient le droit de prendre la parole et de s’exprimer. En fin de compte, une seule question mérite, selon moi, d’être posée : de quoi le gouvernement chinois a-t-il peur?

Des voix : Bravo!

Le sénateur Di Nino : Je remercie le sénateur. Il y a un an et demi, nous avons tenu un événement pour marquer le 20e anniversaire du massacre de la place Tiananmen. Le sénateur Munson y a assisté et y a parlé avec autant d’éloquence qu’aujourd’hui. Je l’en remercie aussi, d’ailleurs.

Ma question est simple. J’exhorte nos collègues à envisager d’examiner cette motion aujourd’hui, sinon demain, de sorte que nous puissions conclure le processus à temps pour la cérémonie de vendredi. Je me demande si le sénateur m’appuiera également à cet égard.

Le sénateur Munson : Je remercie le sénateur Di Nino de la question. Comme il le sait, et comme je le sais certainement, le whip détient une certaine mesure de pouvoir ici, quoique ce pouvoir demeure modeste. Néanmoins, pour le cas présent, j’espère que nous parviendrons à une décision unanime. La motion du sénateur énonce simplement que M. Liu devrait être libéré. À mon sens, cela n’a rien de compliqué. Personnellement, j’approuve tout à fait l’idée, et j’espère que mes collègues sont du même avis.

L’honorable Mobina S. B. Jaffer : J’aimerais exprimer une fois de plus ma reconnaissance au sénateur Munson pour nous avoir rappelé les événements de la place Tiananmen. La sensibilisation à cette cause constitue une façon pour le sénateur d’aider les gens qu’il a vus en Chine. Je remercie le sénateur Munson, de même que le sénateur Di Nino, qui a proposé la motion.

J’ai une question pour le sénateur Munson. À la lumière de tout ce qu’il sait, quel conseil donnerait-il au gouvernement, si on le lui demandait, quant à la façon dont nous pourrions aider cette personne à sortir de prison?

Le sénateur Munson : Je remercie madame le sénateur de sa question. Bien sûr, on se sert de mesures diplomatiques pour faire pression sur le pays afin de faire avancer les dossiers de ce genre.

Lorsque j’ai quitté la Chine après y avoir vécu cinq ans, je ressentais beaucoup de colère et de chagrin. Malgré tout, j’estime qu’il n’existe qu’une façon de changer les choses. Il ne s’agit pas d’ingérence, mais de dialogue. J’ai toujours eu pour devise qu’il faut toujours dialoguer.

Il faut engager un dialogue avec nos homologues chinois, que ce soit par l’entremise de l’Association législative Canada-Chine, dont j’ai l’honneur d’être membre, ou du ministre des Affaires étrangères. Selon moi, la situation est telle qu’il faudrait intervenir d’une façon ou d’une autre et demander de nous entretenir avec le ministre des Affaires étrangères et les hauts responsables du gouvernement chinois.

La dernière chose qu’il faut faire dans ce milieu, c’est de montrer quelqu’un du doigt et de critiquer durement ses actes. À mon avis, ils ont eu tort de faire ce qu’ils ont fait.

Au bout du compte, la Chine est un pays extraordinaire et un endroit merveilleux. J’ai eu une conversation un jour avec l’ambassadeur de Chine qui a quitté son poste au Canada récemment. C’était il y a un an environ, au cours d’une réunion de l’Association législative Canada-Chine, où se tenait un débat. Nous avons parlé de la place Tiananmen et de ce dossier en général. Nous ne nous sommes rien dit au sujet de M. Liu précisément, mais nous avons discuté de beaucoup d’autres choses, et il a indiqué que c’était merveilleux que nous puissions nous entretenir ainsi.

J’étais de son avis pour dire que nos deux pays s’étaient beaucoup rapprochés, mais je lui ai signalé que la conversation se tenait dans le vestibule d’un restaurant parlementaire, en compagnie de 10 membres et représentants de l’Association législative Canada-Chine. Je lui ai également dit que, le jour où nous pourrions tenir la même conversation sur la question des droits de la personne et parler de certains citoyens en particulier sur les ondes de la télévision centrale chinoise, à 19 heures, un jeudi soir, on pourrait dire que la Chine aurait vraiment atteint l’âge adulte en matière de droits de la personne. Mais il nous faut prendre des engagements.

L’honorable Rose-Marie Losier-Cool : Honorables sénateurs, je veux moi aussi remercier le sénateur Di Nino d’avoir présenté cette motion très importante. Puisque le sénateur Munson a maintenant la parole, je vais lui poser ma question.

La motion du sénateur Di Nino dit ceci « Que le Sénat du Canada demande au gouvernement chinois ». La motion ne devrait-elle pas mentionner : « Que le Sénat du Canada demande au gouvernement canadien », afin que notre motion ait encore plus de force? Le Sénat du Canada peut-il demander « au gouvernement chinois »?

Le sénateur Munson pourrait-il nous dire de quelle façon on pourrait inclure dans cette motion « le gouvernement du Canada », en plus « du Sénat du Canada »? D’habitude, on dit » : Que le Sénat demande au gouvernement du Canada. »

Le sénateur Munson : Un jour, mon parti reprendra le pouvoir. Mais le temps n’est pas encore venu, alors je laisse le sénateur Di Nino répondre à cette question.

Son Honneur le Président : Le Règlement du Sénat ne permet pas au sénateur Di Nino de répondre.

Le sénateur Di Nino : Puis-je poser une question au sénateur Munson?

Le sénateur Munson se souvient-il de la motion similaire qui nous avait été soumise il y a quelques années? Je pense qu’elle n’avait pas trait au gouvernement chinois; c’était à propos d’un autre dossier. Elle demandait au gouvernement du Canada de poser un geste en notre nom, et la discussion a duré longtemps. Bien que la question ne fût pas totalement résolue, nous avions convenu qu’il revenait au Sénat du Canada de s’exprimer lui-même en son nom — ce n’est pas une loi ni une résolution — pour affirmer que nous, le Sénat du Canada, exhortons le gouvernement de la Chine à libérer cet homme. C’est le souvenir que j’ai d’une discussion tenue il y a un certain temps. Le sénateur s’en souvient-il?

Le sénateur Munson : Oui. Honorables sénateurs, si je ne m’abuse, M. Irwin Cotler a dit à notre caucus aujourd’hui — je viole peut-être le privilège du caucus en vous en parlant, mais il disait du bien du Sénat — qu’il s’apprêtait à partir pour Copenhague. Je lui ai parlé de ce qui passait au Sénat en ce qui concerne la motion du sénateur Di Nino, lui disant que j’ignorais jusqu’où irait le débat sur la motion aujourd’hui. Après la réunion, M. Cotler m’a dit que, si j’arrivais à Oslo les poches pleines de messages provenant de diverses institutions, cela donnerait du poids à ma position et que plus de messages il y aura, le mieux ce sera. Il serait important, même si cela se fait rarement, que le Sénat, en tant qu’institution distincte, approuve aujourd’hui ou demain la motion du sénateur Di Nino tendant à demander au gouvernement de la Chine de libérer Liu Xiaobo.