Le décès de Bernard (Ben) Tierney

Honorables sénateurs, dans le monde des médias, on apprend vraiment à connaître les gens avec qui on voyage. Durant ma carrière, je me suis souvent trouvé en déplacement avec une personne qui a beaucoup contribué à me définir comme journaliste.

Il s’agit de Ben Tierney, un journaliste hors norme, comme l’indique le titre de son avis de décès : « Le légendaire journaliste canadien Ben Tierney meurt à Victoria à l’âge de 81 ans. »

C’était il y a quelques semaines seulement,mais il me manque énormément. Toutefois, l’esprit de Ben Tierney ne s’éteindra jamais. Écossais de naissance, Ben semblait être toujours en mouvement. Peter Calamai, son ancien collègue à Southam News, l’appelait le correspondant des correspondants.

Ben est né à Ayr, en Écosse. À 17 ans, cet adolescent hyperactif était déjà sur la route. C’était à la fin des années 1950, et Ben était à la recherche d’une nouvelle aventure, d’une aventure qui lui ferait faire le tour de la Terre. Il a d’abord fait un court séjour aux États- Unis, mais il s’est vite retrouvé au Canada.

Ben adorait écrire, et il ne lui a pas fallu longtemps pour décrocher un poste de correcteur d’épreuves au Calgary Herald. On connaît la suite.

À Southam News, on aurait dit que Ben était en poste partout : à Paris, à Washington, à Hong Kong, à Ottawa et à Vancouver, et à de nombreux endroits entre toutes ces villes.

Un de ces endroits fut Pékin. Nous avons tous les deux couvert le massacre de la place Tiananmen. C’est alors que nous couvrions cette page d’histoire et que nous assistions au massacre des étudiants chinois que nous nous sommes liés d’amitié.

Épuisés à la fin de journées qui ne finissaient jamais vraiment, nous discutions des événements de la journée avec d’autres journalistes. Jamais une bière — ou deux, peut-être — n’avait été aussi bonne. Nous ne vivions que pour couvrir la journée suivante.

C’est curieux mais, lorsqu’on vit un tel événement, on ne le voit pas comme un moment marquant de l’histoire, seulement comme un événement de plus à couvrir dans une carrière journalistique. Il y a eu de nombreux événements, mais la détermination de Ben à dénicher la nouvelle était hors du commun. Gordon Fisher, le patron de Ben à Southam News, a déjà dit ceci de lui : « Il m’a tellement appris au sujet de la valeur de la curiosité, de la quête incessante de la vérité. »

Honorables sénateurs, j’essaie de saisir l’essence d’un homme que j’ai aimé, que ma famille a aimé, et que ses nombreux amis ont aimé. En quoi était-il si spécial? Bien sûr, il était parfois cet Écossais grincheux à l’humour particulier, mais, selon moi, il était intrépide, impartial et juste. Il se souciait de la nouvelle et des personnes concernées qui la défrayaient.

Affecté à Delhi, en Inde, il a écrit des articles sur les conditions de travail horribles des enfants esclaves travaillant dans les fabriques de tapis. Il a décrit ainsi, en 1991, la misère dans laquelle ceux-ci vivaient et travaillaient :

Dans des huttes mal éclairées et mal aérées, où se répandaient les peluches de tapis, ils travaillaient dans des températures frôlant le point de congélation en hiver et dépassant 40 degrés Celsius en été […] Ils se faisaient battre et on leur donnait seulement un bol de riz salé par jour. La nuit, le propriétaire verrouillait les portes, et ils dormaient sur le plancher sale et dur, près de leur métier à tisser.

C’est du grand Ben Tierney. Voilà le Ben Tierney que j’ai connu : humaniste et correspondant de guerre à l’étranger.

Jusqu’au dernier moment, Ben aura gardé son sens de l’humour. Il adorait écrire des nouvelles, et il était justement à préparer un nouveau livre. Il y était question du fantôme de Nixon qui revenait hanter la Maison-Blanche mais dont les plans étaient contrecarrés par l’arrivée de Donald Trump. Ben avait beau être au plus mal, cela ne l’a pas empêché de déclarer que Trump avait tout gâché, jusqu’à son livre, et que la réalité dépassait encore une fois la fiction.

Ben Tierney fut tour à tour un mari, un père et un grand-père. Son amour pour l’aventure ne l’aura jamais empêché d’aimer sa famille et tout ce qu’elle lui aura apporté au fil des ans. Ses aventures n’auraient pas été aussi bien remplies sans ses proches.

Ben, je me permets de conclure sur ce fameux proverbe écossais, qui dit qu’on ne se lasse jamais des bonnes histoires.

Ben Tierney était toujours prêt à raconter une bonne histoire.