Le massacre de la place Tiananmen

Honorables sénateurs, ce témoignage a été très touchant. Nous avons tous des souvenirs, bons ou mauvais, heureux ou tristes.

Chaque année, à cette date, je prends la parole en cette auguste assemblée pour évoquer le souvenir de ceux qui se sont battus pour la démocratie et ont été tués. Chaque année, à cette date, je rappelle le massacre de la place Tiananmen. Chaque année, à cette date, je songe à cette soirée chaude, humide, collante, où des soldats chinois sont entrés en force sur la place. Ils n’avaient qu’un objectif : se débarrasser des étudiants et réprimer le mouvement en faveur de la démocratie. Ce ne fut pas beau à voir.

Ce fut une répression impitoyable contre des gens qui n’avaient d’autre défense que leur voix, leur voix qui s’élevaient contre un régime qui n’était pas prêt à écouter, leurs voix qui ont été réduites au silence par les armes dont l’écho retentissait dans tout Pékin, il y a 24 ans.

Aujourd’hui, une génération de Chinois a grandi qui n’a pas été autorisée à savoir ce qui s’était vraiment passé sur la place Tiananmen, mais le gouvernement chinois ne peut pas me réduire au silence, il ne peut pas me menacer d’emprisonnement ni d’assignation à résidence. À titre de correspondant étranger, il ne m’était pas facile de voir des gens mourir. Il n’était pas facile de voir des étudiants écrasés par des chars. Il n’était pas facile d’écouter la douleur, d’écouter le silence. Pour eux, leurs familles et ceux qui ont survécu à cette nuit de brutalité, j’ai le devoir de parler.

De quoi le gouvernement chinois avait-il peur? Je me demande sans cesse pourquoi, pourquoi? La place Tiananmen, ce ne fut pas qu’une nuit. En 1989, j’y ai passé deux mois pour assurer des reportages, sans même me dire que c’est l’histoire qui se faisait sous mes yeux. Je me souviens d’un couple âgé qui me demandait de dire au monde ce qui se passait. À l’unisson, les gens criaient : « Nous voulons être entendus. »

À un moment donné, Pékin donnait l’impression d’être une ville libérée : un million de personnes défilaient pacifiquement place Tiananmen et depuis la Cité interdite, le portrait du président Mao jetait son ombre sur la place. Les habitants de Pékin se joignaient aux étudiants pour célébrer. Leurs voix étaient unies en une seule, mais lorsque la loi martiale a été décrétée, il y avait une seule voix, celle du premier ministre Li Peng. La répression avait commencé.

Aujourd’hui, aucune célébration sur la place Tiananmen. Aujourd’hui, il y a des dissidents en prison, dont le lauréat du prix Nobel de la paix en 2012, Liu Xiaobo, professeur et militant des droits de la personne, condamné à 11 ans de prison en 2009. Tout ce qu’il a fait, c’est de participer à la rédaction d’une charte demandant des réformes démocratiques et la garantie des droits et libertés en Chine. Il a reçu le prix pour ses « efforts durables et non violents en faveur des droits de l’homme. »

Hélas, il y en a des milliers comme lui dans le goulag chinois. Aujourd’hui, la Chine est peut-être un géant sur le plan économique, mais elle ne pèse pas lourd en ce qui concerne les droits de la personne. Nous sommes censés accepter ces deux aspects, d’une manière ou d’une autre mais, tant que j’aurai une voix, je n’accepterai pas la version faussée de l’histoire que le gouvernement a présentée à son peuple et au monde entier.

Chaque année, à cette date, je ne veux que pleurer, mais, au bout du compte, il n’y a toujours qu’un enseignement : lorsqu’on a été témoin de l’histoire, il ne faut pas laisser le monde oublier. Vive la démocratie, vive les enfants et les étudiants de Chine dont la voix a été réduite au silence.