Le vingt-cinquième anniversaire du massacre de la place Tiananmen

Honorables sénateurs, cette année marque le 25e du massacre de la place Tiananmen. Je vais vous raconter un peu ce que j’ai vu, puisque j’ai été témoin de cette tragédie.

Il brandissait son poing fermé et il semblait beaucoup plus âgé que les autres membres de la foule à une intersection de Beijing, mais il avait la même attitude de défi que les autres.

La nuit était tombée sur cette journée chaude et humide.

Nous pouvions entendre des coups de feu sur la place Tiananmen, à quelque distance de là. Avec mon équipe de tournage, j’ai observé un petit véhicule blindé tourner rapidement et foncer directement vers la foule. Cela m’a donné la nausée. Quelque chose me disait que le véhicule n’allait pas s’arrêter. Les gens scandaient « Vive la démocratie ».

Plusieurs personnes sont mortes à ce moment-là.

J’ai regardé et j’ai vu les restes ensanglantés du vieil homme. J’avais couvert plusieurs conflits à l’étranger, mais je n’avais jamais encore vu une personne se faire tuer. J’en ai eu des haut-le-cœur.

Le carnage à Tiananmen avait commencé.

Un couple paniqué s’est approché de moi et m’a dit sur un ton suppliant et dans un anglais approximatif : « S’il vous plaît, dites au monde entier ce qui est en train de se produire. »

Pendant que nous marchions sur l’avenue Chang’an en direction de la place, c’était le chaos devant l’ancien hôtel Beijing. Les corps ensanglantés de jeunes Chinois étaient transportés d’urgence à l’hôpital, parfois sur des cyclopousses de fortune ou sur les épaules des gens.

Il était difficile de croire que, à peine un jour plus tôt, les résidants de Beijing avaient affronté des soldats non armés et les avaient exhortés à regagner leurs casernes.

Les idées se bousculaient dans ma tête. Était-ce bien la même ville qui, les premiers jours, avait donné l’impression d’être une ville libérée? En mai de cette année-là, c’est-à-dire en 1989, un million de personnes avaient marché dans l’avenue Chang’an, jusqu’à la place. Je pense que ce qui a été oublié dans ce mouvement démocratique, c’est que, à un moment donné, les étudiants n’étaient pas seuls.

Peut-être n’avaient-ils jamais été seuls. Des fonctionnaires, des médecins, des travailleurs de la construction, des groupes religieux, bref des gens ordinaires étaient dans la rue.

Comme l’histoire nous l’a appris, un autre événement se déroulait à l’intérieur de la Grande salle du peuple. Il y avait des dissensions au Politburo. Malgré les demandes du secrétaire général du Parti communiste, Zhao Ziyang, qui prônait une plus grande souplesse face aux exigences des étudiants, le chef suprême du parti, Deng Xiaoping, avait pris sa décision.

Les manifestations avaient assez duré. La loi martiale allait être déclarée. La répression était imminente.

J’ai en mémoire non seulement les images d’une nuit à Tiananmen, mais de six semaines durant lesquelles tout a semblé possible. Il m’arrive parfois de fermer les yeux et de voir les visages remplis d’espoir de dizaines de milliers de jeunes rassemblés lors d’un printemps à Beijing.

Lorsque je pense à ceux qui sont morts, cela fait vraiment mal, particulièrement d’un point de vue personnel. Songez à une mère de Beijing qui, même 25 ans plus tard, n’a pas le droit d’aller sur la tombe de son fils pour le pleurer publiquement.

L’histoire a été réécrite. En fait, il serait peut-être plus juste de dire qu’elle a été effacée.

Une génération a grandi depuis 1989. Pour ses membres, il ne s’est jamais rien passé à Tiananmen. Dans la version officielle en Chine, les étudiants étaient seulement un petit groupe de contre-révolutionnaires. Toutefois, aujourd’hui j’ai le devoir envers les familles qui ont perdu des enfants de ne jamais oublier.

En tant que société, nous avons ce devoir envers les dissidents emprisonnés en Chine, qui ne peuvent pas s’exprimer librement de cette façon. Imaginez croupir dans une cellule pour avoir écrit un manifeste prônant la liberté d’expression, le respect des droits de la personne et des réformes plus démocratiques. Je fais allusion à Liu Xiaobo, qui s’est vu décerner le prix Nobel de la paix en 2010. En ce triste anniversaire, il n’est pas seul en prison.

Un autre récipiendaire du prix Nobel, Elie Wiesel, a dit ce qui suit lors d’un discours prononcé en 1986, trois ans avant la tragédie de la place Tiananmen :

J’essaie de lutter contre ceux qui oublient. Parce que si nous oublions, nous sommes coupables, nous sommes des complices.

Si vous êtes le témoin d’un événement historique, vous ne pouvez jamais oublier. Vous devez parler fort au nom de ceux qui ont été réduits au silence à la place Tiananmen.